Le futur, on verra ça demain…

Pour les journées du patrimoine, la RATP ressort régulièrement une vieille rame de métro qui date du Front Populaire. Véhiculé par hasard un soir de septembre dans ce train à remonter le temps, tout en regardant des publicités qui annonçaient l’exposition internationale de 1937 en termes alléchants, je me suis dit que la marche inexorable de l’humanité vers le progrès ne passait pas par les voies de la SNCF ou de la RATP. Sur les rames de RER surchargées à craquer de voyageurs, je ne serais pas étonné de lire un jour  » Chevaux : 80 (en long), Hommes : 400 (debout) « .

D’accord, il y a eu quelques progrès depuis la Bête humaine avec Jean Gabin : les journées des employés de la SNCF/RATP sont moins longues et les toilettes ont été supprimées. Pourtant, le passage aux toilettes, c’était un moment inoubliable. Mais de saut technologique, point. Quand on imagine les vaisseaux spatiaux qu’on nous promettait dans mon enfance, saturés de technologie, pleins d’ordinateurs scintillants, couverts d’écrans aux formes étranges, on voit que les trains sont restés plus proches de l’âge des cavernes. Heureuse prudence de nos régies nationales, soucieuses de nous épargner les risques que font courir les HAL 9000 de 2001, l’Odyssée de l’espace, ou les téléportations malencontreuses de Star Trek ! Non, avec la SNCF ou la RATP, la téléportation, ce n’est pas pour demain…

En route vers le progrès…

On raconte, en termes de légende, qu’en Espagne, il y a des trains avec des écrans où sont projetés des films, et même des prises pour brancher des écouteurs. Un vague cousin m’assure qu’à Bucarest, dans le métro, il y a des téléviseurs qui diffusent des pubs et des informations. Le soir à la veillée, mon grand-père disait qu’en Allemagne, il y a la wifi dans les trains. Ce doit être des hallucinations collectives, parce que sur le RER A, on est déjà content quand les portes se ferment, et ils se mettent à quatre pour faire monter un voyageur en fauteuil roulant (ce doit être lui qui bloque les portes, après). Allez, on va faire un jeu : il faut imaginer les progrès qu’on pourrait faire dans le RER. Je commence : 1) Il pourrait y avoir des annonces, à chaque station, pour avertir si une ligne de métro en correspondance est perturbée. Cela nous éviterait de descendre en masse à La Défense pour découvrir que la ligne 1 est en panne depuis une heure. À vous, maintenant…

Mais la technologie n’est pas absente des wagons de banlieue. Il y a même des écrans dans certaines rames de RER, pour nous indiquer où on en est sur la ligne, des fois que, entre Poissy et Paris, Sartrouville se retrouverait avant Achères – Grand Cormier un bon matin. C’est vrai, le plus souvent  » ce service est indisponible « . Mais un jour, il nous prodiguera des informations sensationnelles, comme l’heure qu’il est, par exemple. Non, la technologie, c’est surtout dans les poches et les sacs des voyageurs qu’on la trouve.

Cela fait presque 20 ans que les téléphones portables sont ainsi discrètement entrés en cachette dans les rames. Naturellement, on ne peut pas s’en servir dans les trains. Essayez de téléphoner entre Poissy et Achères : pas de réseau dans la forêt. Une lichette en gare d’Achères, puis plus rien jusqu’à Maisons-Laffitte (et pourtant, dans l’intervalle, on aurait le temps de régler bien des affaires). Aussi, le téléphone sert-il le plus souvent à dire :  » On a été coupés. Oui, je suis dans le train. Quoi ? Allo, allo ? « , ou alors :  » Tu peux aller chercher Jojo chez la nounou ? Oui, je suis dans le train, on est bloqués ! Toi aussi ? Allo ? » ou encore :  » Allo, M. Demesmaker ? Je vais être en retard. Non, en retard. Allo ? En retard ! Allo ? Ah ! Non, je ne sais pas, entre 10 mn et deux heures. Allo ?  »

Alors, le téléphone sert à autre chose. On envoie des SMS. Parfois tout le monde pianote frénétiquement dans le wagon, il doit y avoir un tournoi avec une coupe à la fin pour celui qui pianote le plus vite. D’ailleurs, certains se dopent, ça se voit, ils ont trempé leur pouce dans l’EPO ou se mettent du vernis à ongle aux anabolisants. Mais ces temps-ci, si les doigts sautillent sur les écrans tactiles, c’est pour faire éclater des bulles des toutes les couleurs, ou pour tuer un maximum de créatures virtuelles. A mon avis, les syndicats de la RATP ou de la SNCF ont déjà pris contact avec Apple, parce qu’aucune application n’est disponible pour s’exercer au tir sur d’affreux agents de ces sociétés publiques, ou pour mettre le feu à des wagons de banlieue. Ils ont bien fait. Quand je vois des dames en tailleur ou des gros balèzes tatoués dégommer près de 557 monstres hideux dans un paysage post-apocalyptique entre Sartrouville et Nanterre-Préfecture, je suis drôlement content que personne n’ait oublié une kalachnikov sur un siège.

A côté, ceux qui sortent leur liseuse ou leur ordinateur portable sont tranquilles comme des bonzes tibétains. C’est énervant, d’ailleurs, on ne voit même pas ce qu’ils font ou ce qu’ils lisent. Parfois, on devine un PowerPoint en préparation sur un écran, mais vu le peu de place pour bouger les coudes, les cahots provoqués par des rails qu’on aurait dû changer depuis 1937, les gens qui se lèvent à Maisons-Laffitte, les diapos doivent se retrouver dans le désordre, ou les courbes la tête en bas, dans la salle de réunion (et le patron n’est pas content, déjà que vous êtes arrivé en retard…)

Ce genre de mésaventure doit aussi être le lot de ceux qui écoutent de la musique. Je les vois qui remettent sans cesse de l’ordre dans leur liste de lecture, ou alors, sur les 23 454 654 677 titres qu’elle regroupe (tous téléchargés légalement, évidemment), ils recherchent cette chanson du groupe Total Massive Destruction, Heavy Final Global Slaughter où le chanteur se suicide à la fin. Des fois, dans le RER, c’est une musique douce qui calme.

Mais mon admiration inconditionnelle va à ceux qui regardent des films sur leur téléphone, ou sur des tablettes pas plus grandes qu’un Kleenex. Bien sûr, des esprits chagrins pourraient trouver à critiquer, sous prétexte que Cecil. B. DeMille n’a pas réalisé Les Dix Commandements pour qu’on les regarde sur un timbre-poste. Ils disent qu’Autant en emporte le vent, entre Charles de Gaulle – Etoile et Auber, ça perd un peu. Ils n’ont rien compris. En comparaison d’un trajet entre Poissy et La Défense, l’Exode du peuple juif hors d’Égypte, ça s’est bien passé. Et la guerre de Sécession, ce n’était pas si terrible. Moi, je comprends qu’on puisse avoir envie de regarder Alien, le Huitième passager, ça aide à supporter cet autre passager qui vous marche sur les pieds et qui est le huit cent-quatre-vingt-huitième du wagon. On dira ce qu’on voudra, mais un épisode du Prisonnier, chaque matin, ça aide à vivre, car  » Nous ne sommes pas des numéros, nous sommes des hommes libres. « 

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