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Tous ceux qui, un jour, ont dû se résoudre au train pour leur trajet quotidien l’ont dit :  » Au moins, je vais pouvoir lire…  » Ah ! le mirage de compléter sa culture dans des wagons calmes, confortables, lumineux… Être dans le RER et aller à Cabourg avec Marcel Proust. Dans la réalité, on recherche surtout à rattraper le Temps Perdu sur des quais à attendre des trains qui ne viennent pas (oui, je sais, c’est facile…), mais bon… Quand même, entre deux stations, une nouvelle de Maupassant : L’Ami Patience, par exemple. Et le train est la terre promise des amateurs de romans policiers : nul besoin d’aller si loin qu’Istanbul en lisant Le Crime de l’Orient-Express pour avoir des idées de meurtre, le trajet entre Sartrouville et Houilles-Carrières dans une rame bondée suffit.

Lectures dans le 15h50 parti à 16h01.

Il reste que le train est sans doute, après les bibliothèques, l’endroit public où on lit le plus. Et souvent, si un voyageur s’absorbe dans le règlement de la RATP ou les petits poèmes tellement exécrables que cela doit être voulu, qui vous incitent à ne pas jeter à terre les journaux, les chewing-gum et les canettes, ou encore les tracts distribués dans les gares au moment des élections, c’est qu’il a oublié son livre. Un moment de désespoir que je vis toujours douloureusement quand le train s’ébranle, que mon sac s’avère vide de livre et qu’un gouffre d’ennui d’une longueur imprévisible, mais d’au moins trente minutes, s’ouvre devant ma banquette. Johnny chante J’ai oublié de viiiiiiivrrrrre, il aurait pu hurler J’ai oublié mon livre, c’est presque aussi affreux ; mais il est vrai que Johnny lit peu dans le RER (et sans doute partout ailleurs).

À celui qui a oublié son livre, les journaux trouvés à la gare tendent une planche de salut, voire constituent un choix assumé. Longtemps L’Équipe dominait le terrain des trains de banlieue. Mais il se fait rare, victime de son format peu adapté à la foule compacte, ou pénalisé par son titre incongru, car rien ne ressemble moins à une équipe que la masse des passagers d’un train, qui n’ont qu’une hâte, c’est de partir chacun de son côté. Moi, j’ai toujours pensé qu’un lecteur de L’Équipe, en veston, assis dans un wagon avant d’aller au bureau, s’abreuvant d’exploits sportifs dans le train de 8h31, il y avait comme une contradiction. Et puis la presse gratuite a eu la peau de L’Équipe. Elle a donné une leçon à ce journal, lui a mis une déculottée, l’a humilié, comme écrit, non le marquis de Sade, mais tout journaliste sportif digne de ce nom. Les lecteurs de quotidiens ne lisent plus que 20 Minutes (un titre très optimiste, à mon avis, pour un trajet en RER), sauf quelques spécimens, généralement en costume, qui épluchent Les Échos ou les pages saumon du Figaro. Dans le RER ? Que leur est-il arrivé ? Je croyais que les gens qui lisent ce genre d’actualité économique roulaient en voiture noire avec chauffeur, mais pas en RER. La 607 est en panne ? Ou alors ils ont raté quelque chose ?

Il faut désormais parler avec respect de ceux qui lisent des livres religieux : missels, ouvrages de prédicateurs plus ou moins médiatiques, Coran, Talmud… Leur air recueilli, concentré, et la reliure dorée de l’ouvrage souvent les trahissent. J’ai aussi remarqué qu’entre Poissy et La Défense, ils ne tournaient pas une seule page. C’est ça qui est bien avec les livres religieux, il faut sans cesse les relire, même si on n’apprend pas grand chose de nouveau, alors autant relire dix, vingt, cent fois la même page. Ça économise des gestes, et, dans le RER, il n’est pas toujours facile de bouger. Mais il ne faut pas se moquer (c’est dangereux aujourd’hui), car la religion, quand il y a un  » incident voyageur « , c’est parfois la seule consolation (on arrive en retard au boulot, mais Dieu nous aime quand même ; le patron, moins).

Mais le RER est laïc, on y pratique tous les genres de lecture : magazines féminins (souvent lus par des hommes dont la virilité ne peut être mise en doute, pourtant), pipeuls parcourus par des gens qui ne veulent plus entendre parler de RER, (c’est le bon choix, car avec Katy Perry, Paris Hilton ou Johnny Depp, ça ne risque pas). Voyez ces profs corrigeant des copies d’un air excédé et tentés de faire payer cher à leurs élèves toute  » avarie matérielle  » (il faut bien se défouler) ; ces étudiants, au contraire, en route pour un examen, relisant fébrilement des notes déjà sévèrement stabylobossées, regrettant amèrement toutes ces soirées nulles où ils auraient pu réviser cette U.V. maudite ; ces employés plongés dans le PowerPoint que leur a distribué la veille cet imbécile de collègue, et auquel Albert Einstein, Claude Lévi-Strauss et Stephen Hawking réunis ne comprendraient rien ; ces adolescents aux jeans troués, plongés dans La Princesse de Clèves ou Madame Bovary, qu’on soupçonne de s’être éloignés de leur goût naturel du fait de quelque enseignant sadique ; ces voyageurs dont on jurerait qu’ils vont au dépôt, à l’atelier, à l’usine, et dont la besace n’est pas chargée d’outils mais des Confessions de Rousseau ou des Essais de Montaigne, et qui vous font vous sentir tout con avec vos préjugés ; ces professionnelles du train de 17h56, qui ne lisent que des livres portant l’autocollant de la médiathèque sur la tranche : en 25 ans de 17h56, elles en ont lu des milliers, vous imaginez l’investissement, et la place, si on achetait tout ça ?

Enfin, je me pose des questions sur certaines lectures : ce vieux monsieur qui sort Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne, après Houilles-Carrières, quand le train s’enfonce dans les tunnels de la termitière parisienne, vous croyez qu’il ne le fait pas exprès ? Il n’enverrait pas un message, des fois ? Et ce petit chauve bien habillé qui tourne nerveusement les pages de Marc Aurèle, les Pensées pour moi-même ? Lire les sentences d’un empereur romain stoïcien du IIe siècle après J.-C., occupé toute sa vie à sauver l’empire contre les Barbares, quand on est un  » usager  » de la RATP et de la SNCF, est-ce que ce n’est pas un signe ? Et cette jolie jeune femme aux yeux troublants qui dévore Ainsi parlait Zarathoustra, vous pensez qu’elle ne rêve que de passer la soirée avec le Surhomme de Nietzsche ? Et ce motard have et égaré, tout en cuir et pas rasé, qui est plongé dans Métaphysique de l’amour, métaphysique de la mort, de Schopenhauer, vous croyez qu’il attend de rencontrer l’un et/ou l’autre entre Achères-Grand-Cormier et Maisons-Laffitte ? Non, il y a autre chose autre part.

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